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“La religion n’est pas un service public” par Henri Pena-Ruiz

février 21st, 2008 · No Comments

La religion n'est pas un service public

Henri Pena-Ruiz écrivain et philosophe, ancien membre de la commission Stasi.

LIBERATION : vendredi 15 février 2008

Qu'est-ce que «moderniser la laïcité» selon M. Sarkozy ? La loi laïque de 1905 a
102 ans. Son âge la disqualifie-t-elle ? Que dire alors des droits de l'homme
(200 ans !), et de la loi d'amour attribuée au Christ (2 000 ans !). La seule
vraie question, en fait, est de savoir si cette loi est juste ou non. Or que
dit-elle ? D'abord que la conscience doit être libre, et le libre exercice des
cultes garanti (article 1). Ensuite que la croyance religieuse n'engage que les
croyants. La République doit donc s'abstenir de se prononcer sur elle, comme
d'ailleurs sur l'athéisme. Son silence signifie neutralité et assure aux
différents types de conviction personnelle une égalité de traitement. Aucun
type de conviction ne doit donc jouir d'une reconnaissance publique ni d'un
quelconque financement public (article 2). Ce qui concerne certains ne peut
s'imposer à tous, ni être à la charge de tous. Bref, la religion n'est pas un
service public.

La laïcité se définit donc par la conjonction de trois principes : la liberté de
conscience, l'égalité de droits des citoyens, sans distinction de conviction, et
l'universalité de l'action de la sphère publique, dévolue au seul intérêt
général. En cessant de financer les cultes, l'Etat peut d'autant mieux se
consacrer à ce qui concerne tous les hommes : la santé, la culture,
l'éducation, entre autres, sont des biens universels, et leur prise en charge
publique permet pour tous une réelle économie. Le croyant qui reçoit des soins
gratuits à l'hôpital public, sans devoir acquitter de franchise sur les
médicaments, peut d'autant mieux se cotiser volontairement pour financer son
culte, s'il est pratiquant. On voit que la laïcité, sans adjectif, n'est pas
«négative» à l'égard des religions, ni non plus «fermée» ou «exclusive». Les
adjectifs dont on voudrait l'affubler (positive, ouverte, inclusive, moderne)
recouvrent une critique masquée.

Est-ce la nostalgie des privilèges publics de la religion qui se cache ainsi
sous un vocabulaire polémique ? M. Sarkozy appelle modernisation le
rétablissement de tels privilèges, au nom de l'utilité sociale supposée des
religions. Veut-il refinancer publiquement les cultes ? La création de
franchises médicales pour la santé, qui concerne tout le monde, laisse songeur
: trop pauvre pour la santé, l'Etat serait assez riche pour la religion.

La laïcité a-t-elle vraiment pris des rides ? En quoi la loi laïque de
séparation serait-elle aujourd'hui dépassée ? Une écriture partisane de
l'Histoire le prétend. Elle consiste à dire que la séparation laïque se serait
faite contre les religions, et en particulier contre le catholicisme. Faux.
Supprimer les privilèges institutionnels des religions, ce n'est pas lutter
contre elles, mais contre la collusion entre le pouvoir politique et les
autorités religieuses. Le pasteur Lafon de Montauban et l'abbé Lemire virent
d'ailleurs dans la laïcité une occasion salutaire pour la foi religieuse de se
recentrer sur son témoignage spirituel. L'amalgame entre laïcité et combat
antireligieux est faux et malveillant. Le croyant Victor Hugo fait l'éloge de
la religion tout en critiquant le parti clérical. Il définit magistralement la
séparation laïque : «Je veux l'Etat chez lui et l'Eglise chez elle.»

Cent ans après, les principes énoncés dans la loi laïque ont-ils perdu de leur
pertinence ? Leur portée va bien au-delà du contexte historique de 1905, et ils
sont plus actuels que jamais. Plus la diversité des traditions et des
convictions s'accroît dans la population, plus il est nécessaire que le cadre
qui organise la vie commune soit affranchi de tout particularisme religieux. La
laïcisation de la puissance publique fonde un tel cadre pour permettre aux
hommes de vivre ensemble avec leurs différences de conviction. Elle évite
l'enfermement communautariste, aliénant et source de conflit, tout en assurant
à chacun, sans discrimination, le libre choix de sa conviction personnelle et
de son éthique de vie. Comment une Europe privilégiant le christianisme
pourrait-elle assurer l'égalité des droits aux tenants des autres confessions
religieuses, de l'athéisme, ou de l'agnosticisme ? La distinction entre
l'intérêt général et l'intérêt particulier implique une frontière nette entre
le culturel et le cultuel. Brouiller ou relativiser cette distinction, c'est
subvertir insidieusement le partage laïque. Et tenter de réintroduire le
financement public du cultuel via celui du culturel. C'est ce que recommande le
rapport de la commission Machelon, machine de guerre contre la laïcité et
référence constante de Mme Alliot-Marie. Les adversaires de la laïcité
dissimulent mal la nostalgie des privilèges perdus.

Comment déguiser un nouveau privilège en mesure de justice ? En quoi la montée
de l'islam ou des églises évangéliques devrait-elle mettre en cause la laïcité
? Certes, en 1905, les catholiques conservent l'usufruit partiel, pour leur
culte, des 34 500 églises et cathédrales léguées par l'histoire. Ces édifices,
en partie classés monuments historiques, sont aussi un patrimoine artistique
accessible à tous. Va-t-on reprocher à la loi laïque d'avoir été trop douce ?
Dans un Etat de droit, aucune loi n'est rétroactive. Reste que la nouvelle
norme est claire : toute nouvelle construction est désormais à la charge des
seuls fidèles. Aujourd'hui, certains entendent faire rétablir le financement
public des lieux de culte au nom de l'égalité des religions. Ils déguisent
cette revendication très intéressée en une défense des plus démunis, et
invoquent le déficit supposé des mosquées. Or ce déficit n'est pas si grand
qu'on le dit. D'une part, toutes les personnes issues de l'immigration
maghrébine et turque ne sont pas de confession musulmane. D'autre part, seule
une minorité de croyants sont pratiquants (environ 20 %). La priorité
n'est-elle pas d'assurer à toute la population des logements décents, des
équipements éducatifs de qualité, des soins accessibles ? En république, aucune
loi ne peut reconnaître aux uns ce qu'elle refuserait aux autres. Donc la
réintroduction du financement public des cultes bénéficierait à toutes les
religions. Faudra-t-il aussi financer, par souci d'égalité, des maisons de la
Libre Pensée et des temples maçonniques ? La communautarisation de l'argent
public n'est évidemment pas souhaitable. Donc priorité au bien commun et à lui
seul : ainsi croyants et athées financeront eux-mêmes leurs lieux de rencontre
plus aisément. Quant à la crainte des financements étrangers, elle est
irrecevable. La République, arbitre des actes et non des croyances, peut exiger
que tout responsable religieux, étranger ou non, respecte le droit. Un chef
religieux qui dans ses discours appelle à battre une femme adultère enfreint la
loi. La laïcité est vraiment menacée dès lors que s'inventent des prétextes pour
la détruire en prétendant la rénover. Sachons rétablir la vérité pour promouvoir
un idéal commun à Taslima Nasreen et à Victor Hugo.

Auteur de Qu'est-ce que la laïcité ? (Gallimard) et de Leçons sur le bonheur
(Flammarion).
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Tags: Culture · Laïcité

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